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Qui êtes-vous vraiment sur TikTok ?

En France, les gens passent en moyenne quarante heures par mois sur TikTok. Presque quarante heures. L'équivalent d'une semaine de travail à temps plein — chaque mois — à scroller une application. Je ne soulève pas ce chiffre pour alarmer. Je le soulève parce qu'il pose une question que personne ne formule vraiment clairement : qu'est-ce qui se construit pendant ces quarante heures ? Pas ce qu'on consomme. Ce qu'on devient. Ou plutôt — ce qu'on performe sans s'en rendre compte, jusqu'à ce que la performance soit devenue si naturelle qu'on ne sache plus faire la différence avec ce qu'on est. Cet article est la version longue d'une réflexion que j'ai commencée dans l'épisode 01 d'Encre & Acide. Elle méritait plus de place que vingt-huit minutes de podcast. Alors la voilà, avec les sources, les nuances, et les coins qu'on ne peut pas prendre en audio.


1959 : Goffman avait tout vu, sauf ça


En 1959, le sociologue Erving Goffman publie The Presentation of Self in Everyday Life. L'idée centrale du livre : toute interaction sociale est une performance. Pas au sens péjoratif — au sens littéral. Quand tu interagis avec quelqu'un, tu gères l'impression que tu donnes. Tu choisis ce que tu montres, ce que tu caches, comment tu te présentes selon le contexte et le public en face de toi. Goffman appelle ça le front stage — la scène. Ce qui se passe quand le public n'est plus là — dans les coulisses, le back stage — c'est là où le masque tombe, où tu te reposes du rôle.


L'idée n'est pas que tu es faux en public et vrai en privé. C'est que l'identité se construit toujours en partie dans l'interaction avec les autres. La multiplicité des rôles est non seulement normale — c'est ce qui permet à quelqu'un de fonctionner dans différents contextes sociaux sans perdre pied. Ce que Goffman n'avait pas prévu — parce qu'il ne pouvait pas — c'est qu'on inventerait un système capable de transformer cette mise en scène en boucle permanente, sans coulisses, et géré par une entité dont les intérêts ne coïncident pas avec les tiens.


En 2010, un chercheur nommé Bernie Hogan a publié dans le Bulletin of Science, Technology & Society une distinction qui est, à mon sens, une des plus importantes jamais écrites sur les réseaux sociaux — et que personne ne cite jamais dans les grandes conversations publiques sur le sujet. Hogan distingue deux modes de présentation de soi en ligne. D'un côté, les performances — les interactions en temps réel, les lives, les conversations. De l'autre, les artefacts — les profils, les publications, les archives. Ce qui est particulier aux artefacts sur les réseaux, c'est qu'ils ne sont pas distribués par toi. Ils sont distribués par un curateur virtuel — l'algorithme — qui décide qui les voit, dans quel contexte, à quel moment. Ce glissement change tout. Dans une performance goffmanienne classique, tu es le metteur en scène de ta propre présentation. Sur TikTok, tu produis le contenu — et l'algorithme gère la distribution. Tu n'as plus le contrôle de ta propre mise en scène. Quelque chose d'autre le fait à ta place.


La mécanique de la boucle : pourquoi ton cerveau ne peut pas s'en sortir seul


Il faut parler de dopamine. Pas au sens wellness — au sens neurochimique précis. La dopamine n'est pas le neurotransmetteur du plaisir. C'est le neurotransmetteur de l'anticipation du plaisir. Ton cerveau ne libère pas de la dopamine quand tu reçois un like. Il en libère quand il anticipe que tu pourrais en recevoir un. Ce qui veut dire que c'est précisément l'incertitude — est-ce que ce post va marcher ou pas — qui crée l'engagement neurochimique le plus intense. En psychologie comportementale, ça s'appelle un variable ratio schedule — un programme de renforcement à ratio variable. C'est le même mécanisme que les machines à sous : tu ne sais jamais quand la récompense vient, donc tu continues. Ferster et Skinner l'ont documenté en 1957. Il a fallu soixante ans pour que quelqu'un le réapplique à l'architecture des plateformes numériques.


En 2022, une étude publiée dans une revue de sciences comportementales, menée sur 411 jeunes adultes, établit formellement que les plateformes sociales fonctionnent sur ce principe : l'incertitude de la récompense crée un état permanent d'anticipation qui favorise l'usage compulsif — exactement comme le jeu d'argent. Ce n'est pas une métaphore. Ce n'est pas une opinion. Sean Parker, président fondateur de Facebook, l'a dit publiquement en interview en 2017 : "Nous avons créé une boucle de validation sociale basée sur la dopamine. Et nous le savions consciemment quand nous l'avons construit". La même année, Chamath Palihapitiya, qui était VP de la croissance chez Facebook : "Les boucles de rétroaction à court terme basées sur la dopamine que nous avons créées détruisent le fonctionnement de la société".


Deux architectes du système, décrivant eux-mêmes le système en ces termes. Dans des déclarations publiques, enregistrées, diffusées. L'information n'est pas cachée. Sur TikTok, ce mécanisme est poussé encore plus loin parce que l'algorithme n'attend pas que tu aies un historique pour commencer à te profiler. En quelques minutes d'utilisation — certaines études parlent de moins de dix interactions — la For You Page identifie tes réactions et commence à affiner son modèle de toi. Voilà ce que ça produit sur la construction identitaire :


  • Tu postes quelque chose sur un sujet.

  • Ça génère de l'engagement.

  • L'algorithme le montre à plus de monde.

  • Tu reçois un signal positif.

  • Ton cerveau enregistre : ce contenu est récompensé.

  • Tu en produis davantage.


Un post plus intime, moins dans la case, génère moins de réaction. Le silence est enregistré aussi. Tu l'abandonnes progressivement. En quelques mois, sans que ce soit une décision consciente, tu deviens la version de toi-même que l'algorithme a appris à récompenser. Cette version n'est pas forcément fausse. Mais elle n'est pas entièrement choisie non plus.


Le cas des fandoms K-pop : quand le système est visible à l'œil nu


Il y a des contextes où ce phénomène est tellement amplifié qu'il devient visible sans avoir besoin d'étude pour le voir. Les fandoms K-pop sur TikTok en font partie. Et j'en parle en connaissance de cause — j'ai passé deux ans à travailler sur un essai analytique sur les Stray Kids (Racha Files, juin 2026), donc j'ai regardé de très près comment ces communautés fonctionnent de l'intérieur. Une étude de 2025 publiée dans SAGE Open sur l'identité des fandoms K-pop et la santé mentale (Arizabal & Yabut) utilise la Social Identity Theory de Tajfel et Turner pour décrire ce qui se passe : les membres d'un fandom n'apprécient pas juste un artiste. Ils intègrent l'appartenance au fandom dans leur self-concept — leur image d'eux-mêmes. Et une fois que cette intégration a eu lieu, ils commencent à se comporter selon le prototype interne du groupe : les normes non-écrites, les codes, les hiérarchies de validation.


Ce n'est pas du conformisme bête. C'est de la dynamique de groupe normale. Ce qui est anormal, c'est l'environnement dans lequel cette dynamique s'exprime. Parce que l'algorithme amplifie structurellement ce qui génère le plus d'engagement. Et ce qui génère le plus d'engagement dans un fandom, c'est l'émotion intense. Une étude du MIT de 2025 l'a mesuré directement : le contenu émotionnel des fans génère 70% plus d'engagement que le contenu neutre ou informatif. L'algorithme récompense l'intensité. Les fandoms, en réponse rationnelle à ce système, produisent de l'intensité. D'où les dynamiques qui surprennent vu de l'extérieur — la rapidité des retournements, la sévérité des confrontations, la loyauté absolue qui peut basculer en une nuit. Ce ne sont pas des gens qui ont perdu le sens des proportions. Ce sont des gens dont les comportements sont façonnés par un système d'incitations précis, mesuré, rentable.


Ce que la même étude de 2025 trouve sur la santé mentale est particulièrement éclairant : être massivement actif dans un fandom K-pop en ligne améliore le sentiment d'appartenance, mais ne réduit pas la dépression. Précisément parce que ces interactions se passent dans un espace algorithmisé, filtré, qui n'est pas équivalent à la connectivité sociale réelle. Tu n'appartiens pas à une communauté. Tu appartiens à une version algorithmique d'une communauté. La différence est invisible de l'intérieur. Elle est mesurable dans les données.


Les trois effets sur l'identité : ce que la recherche dit


Une revue systématique de 30 études menées entre 2015 et 2025, publiée dans le Journal of Sociology (MDPI, 2025), identifie trois patterns constants dans la façon dont les algorithmes façonnent l'identité des jeunes utilisateurs.


Premier effet : la fragmentation du soi.

Les utilisateurs maintiennent des personas cohérentes à l'intérieur de chaque plateforme, mais des personas potentiellement très différentes d'une plateforme à l'autre. La gestion de cette fragmentation est une source de stress psychologique réel, particulièrement chez les jeunes adultes. Ce n'est pas la multiplicité des rôles qui pose problème — Goffman nous a montré que c'est naturel. C'est que ces rôles sont désormais codifiés, archivés, et gérés par des systèmes qui n'ont aucun intérêt à ce que tu sois cohérent, seulement à ce que tu sois engagé.


Deuxième effet : l'érosion du backstage.

Goffman distinguait le frontstage et le backstage — l'espace privé où on se repose du rôle. TikTok a progressivement colonisé les deux. Les formats "authenticité" — les vidéos de réveil, de routine quotidienne, de vulnérabilité — sont une performance. L'authenticité est devenue un genre, avec ses propres codes, ses propres récompenses algorithmiques, et ses propres concurrents. Il n'y a plus de backstage disponible sur la plateforme. L'intimité elle-même est devenue un contenu.


Troisième effet : le ciblage par bulle.

Les systèmes algorithmiques amplifient structurellement l'homogénéité — ils montrent aux gens ce qui ressemble à ce qu'ils ont déjà consommé. Mais l'étude note quelque chose de plus subtil et de plus difficile à adresser : les chambres d'écho ne produisent pas seulement de la polarisation. Elles produisent aussi du sentiment d'appartenance. Ce qui les rend psychologiquement difficiles à quitter — non pas parce que les gens sont piégés, mais parce qu'elles répondent à un besoin réel.


Ce qui résiste, et pourquoi ce n'est pas une question de volonté


La recherche ne conclut pas à une fatalité. Ce serait trop simple — et trop commode pour les gens qui aimeraient que la conclusion soit "supprimez vos comptes" et qu'on n'en parle plus. Ce qui ressort de façon constante dans les études sur la résilience identitaire face aux plateformes, c'est une même donnée empirique : les individus qui maintiennent des espaces d'expression non-algorithmiques résistent mieux à la dissolution de leur soi dans leur persona numérique. Un journal. Une pratique créative non destinée à être publiée. Des conversations en dehors des réseaux. Des espaces où personne ne regarde — donc où la performance n'a pas lieu. Ce n'est pas une prescription morale. Ce n'est pas "les réseaux c'est mauvais, vivez dans des forêts." C'est une observation sur ce que le backstage goffmanien fait psychologiquement : avoir un espace où tu n'es pas en train de performer pour un algorithme, c'est ce qui te permet de savoir encore — à la fin de la journée — ce que tu penses vraiment d'une chose quand personne ne te regarde. Et cette capacité là — savoir ce qu'on pense quand personne ne regarde — est probablement une des compétences les plus utiles et les plus sous-estimées de 2026.


Alors — est-ce que c'est toi, sur TikTok ?


Oui, dans le sens où tu n'es pas remplacé par un robot. L'émotion que tu ressens en postant est réelle. La connexion avec d'autres personnes est réelle. Le plaisir de créer est réel. L'appartenance que tu trouves dans un fandom est réelle. Non, dans le sens où cette version de toi a été façonnée progressivement par un système d'incitations que tu n'as pas choisi, qui récompense certains comportements et en punit d'autres sans jamais te demander ton avis, et dont les intérêts économiques ne coïncident pas forcément avec les tiens.


Les deux sont vrais en même temps.


Et tenir les deux simultanément — l'expérience est réelle et le système qui la produit mérite qu'on le regarde en face — c'est à peu près tout ce que je demande dans cet article. Pas de panique, pas de culpabilité, pas de grande conclusion qui change la vie. Juste un regard un peu plus net sur quelque chose qu'on traverse tous les jours sans forcément l'examiner.


Pour aller plus loin


Cet article est la version écrite de l'épisode 01 d'Encre & Acide — disponible sur Spotify, Apple Podcasts, et partout où vous écoutez vos podcasts. L'épisode développe notamment la partie sur les fandoms K-pop, avec un lien vers mes deux ans de travail sur les Stray Kids dans l'essai Racha Files (précommande ouverte le 15 juin 2026). La newsletter L'Acide & la Plume — chaque vendredi à 9h — propose chaque semaine un dossier de ce type, avec les sources complètes et une section réservée aux abonnés payants. Lien en bas de page.


Sources


  • Goffman, E. (1959). The Presentation of Self in Everyday Life. Doubleday.

  • Hogan, B. (2010). The Presentation of Self in the Age of Social Media: Distinguishing Performances and Exhibitions Online. Bulletin of Science, Technology & Society, 30(6). DOI: 10.1177/0270467610385893

  • Zhang, Q. (2025). The interplay of technology, family, and identity: Chinese adolescents' self-presentation on Douyin. Frontiers in Psychology. DOI: 10.3389/fpsyg.2025.1544224

  • Arianto (2024). University students' self-presentation on TikTok in the context of group communication. Jurnal Studi Komunikasi.

  • Wadsley, M., Covey, J. & Ihssen, N. (2022). The Predictive Utility of Reward-Based Motives Underlying Excessive and Problematic Social Networking Site Use. SAGE Open Medicine. DOI: 10.1177/00332941211025271

  • Arizabal, J.J.R. & Yabut, H.J. (2025). The Mediating Effect of Social Connectedness in the Relationship Between K-Pop Fandom Identity and Mental Health. SAGE Open. DOI: 10.1177/21582440251369989

  • MDPI Sociology (2025). Trap of Social Media Algorithms: A Systematic Review. DOI: 10.3390/socsci15110301

  • Ferster, C.B. & Skinner, B.F. (1957). Schedules of Reinforcement. Appleton-Century-Crofts.

  • Parker, S. (2017). Interview, Axios. Citation publique sur la conception de Facebook.

  • Palihapitiya, C. (2017). Talk at Stanford Graduate School of Business.

  • Données usage TikTok France : DataReportal (2025), Meltwater (2025), tool-advisor.fr (2026).

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